Blanche

BLANCHE

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J'ai été étudiante à Buea de 2006 à 2009. J'y ai fondé ma famille. C'est dans cette ville que j'ai rencontré mon premier amour et que j'ai eu mon enfant. Je suis passionnée par le cinéma et la seule école où je pouvais aller faire ma formation était ici à Yaoundé. En 2016, au mois d'octobre, lorsque la crise a commencé, mon fiancé, qui était resté à Buea a dû quitter le pays. J’y suis allée pour déménager nos petites affaires de l'appartement que nous louions et chercher un endroit pour les garder. Ensuite je devais revenir à Yaoundé pour continuer mes études. Ce fut mon premier contact avec la crise ; je dirais que c'était un jour rempli de peur, de déception et d'incertitude pour l'avenir.
Une amie à mon fiancé a accepté de nous héberger, mon fils et moi, le temps du déménagement. J’ai aussi obtenu d’elle de garder nos affaires dans sa maison. Quelques jours plus tard elle a commencé à se comporter bizarrement envers moi. J’ai compris qu’elle voulait revenir sur sa parole. J'ai dû chercher d’autres endroits où je pouvais garder mes affaires. Dans la foulée, j'ai appelé mes professeurs pour leur expliquer la situation afin qu'ils me laissent un peu de temps pour régler mes problèmes avant de rentrer à Yaoundé. Ils ont été compréhensifs.
Un jour, des soldats sont entrés dans une école et les élèves ont été battus et certaines filles violées. Ce jour-là, j'étais dans cette zone et j'essayais de me rendre au "Mile 17" (quartier de Buea, ndlr) pour prendre un ticket de bus pour Yaoundé et rattraper mon examen. Si vous êtes un habitué de Buea, vous savez que chaque fois qu'il y a grève, l'armée est toujours impliquée. C'est toujours une confrontation et les étudiants sont battus. Ce qui s'est passé ce jour-là, j’ai compris que je ne voyagerais plus. J'ai donc décidé de rentrer chez l’amie de mon fiancé, mais à minuit, elle m'a jetée avec mon fils dehors en disant que le père de son bébé à elle n'était pas à l'aise avec notre présence. Il prétextait que mon fiancé ne lui avait pas dit que nous allions garder nos affaires chez elle. J'étais perdue. J’ai perdu tous mes affaires. J'ai cherché où aller. J'ai écrit à une cousine que je savais être à Buea mais elle ne réagissait pas à mes messages alors que j’avais à chaque fois des accusés de réception. Heureusement, je me suis souvenue d'une de mes amies qui m'avait déjà aidée dans une situation où j'étais malade de la malaria. Cette fille, plus jeune que moi, m'avait aidée à me rendre à l'hôpital. Quand je lui ai écrit sur Facebook, elle a réagi immédiatement et m’a indiquée sa maison. Je ne m'attendais pas à ce que ma cousine, ma propre famille ne réagisse pas face à ma détresse.
Mon fils a dû partir vivre avec mon père à Kumbo. Etudier avec un enfant à charge n’est pas facile, surtout dans une école de cinéma. Nous avons des travaux pratiques et des stages. A la dernière année de mes études, mon père a pris le risque de venir prendre mon enfant. C'était très difficile pour moi de quitter mon enfant. La séparation a été très difficile car je ne me suis jamais séparée de lui depuis que je lui ai donné naissance.
Quand mon père est retourné à Kumbo avec lui, c'était traumatisant, surtout les premiers mois, à cause de tout ce qui se disait sur Internet à propos de la guerre. Il y avait des choses que mon père me cachait. Il m’a dit plus tard qu’il ne voulait pas me stresser.
Je peux vous jurer que même la famille que j'avais ici à Yaoundé n'était pas disposée à m'aider. Avant le voyage de mon fiancé, je vivais avec ma tante qui m'a mise à la porte parce qu'elle avait des problèmes avec mon père et qu'elle n'aimait pas la façon dont il la traitait dans la famille. Elle a préféré que je quitte sa maison. J'ai appelé le professeur pour lui expliquer la situation ce matin-là et il m'a demandé d'amener mon fils à l'école. J'avais un examen ce matin-là que j’ai réussi. Plus tard à l'école, ils ont cherché une chambre où je pouvais emménager avec mon fils. Des étrangers, des francophones continuaient à m'aider. Des gens qui n'étaient même pas de mon groupe ethnique.
Si quelque chose ne va pas, c'est le système, pas les gens. J'ai été deux fois sans abri pendant la guerre et seuls des francophones m'ont aidé. Ici à Yaoundé, j'ai été hébergé par une famille "ETON" (ethnie de la partie francophone du Cameroun, ndlr) pendant neuf mois avant de pouvoir trouver mon propre logement. Tout ce que j'avais, comme les photos de mon fils et les marmites que ma mère m'avait léguées ont été perdus dans mon déménagement à Buea. Des objets qui m’étaient très chers. Alors quand je pense à la guerre, je pense aux relations que nous partageons avec les gens. Les bonnes personnes sont de bonnes personnes, peu importe d'où elles viennent. Le mal est le mal et ne changera jamais. J'ai eu cette grâce que les gens que j'ai rencontrés n'ont pas vu en moi juste une anglophone ou une "Ambazonienne" (nom pris par les indépendantiste) mais un être humain